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Comment Mai 68 a-t-il transformé à jamais notre société ?

En mai 1968, la France connaît une crise étudiante, sociale et politique hors norme. Les réformes immédiates sont réelles, mais l’empreinte la plus durable tient aussi à un nouveau rapport au travail, aux études, aux femmes, aux médias et à l’autorité.

Cour d’université française en 1968 avec vélos et affiches de protestation
Cour d’université française en 1968 avec vélos et affiches de protestation

Mai 68 : une crise sociale plus qu’une simple révolte étudiante

Mai 68 ne se résume ni à des pavés dans les rues de Paris, ni à quelques slogans devenus célèbres. C’est une séquence de contestation qui part des universités, gagne rapidement les usines et débouche sur la plus vaste grève de l’histoire sociale française. Entre le début mai et la fin juin, étudiants, salariés, syndicats, partis et gouvernement s’affrontent autour de questions très concrètes : conditions d’études, salaires, pouvoir dans l’entreprise, accès à la parole et place des hiérarchies.

La crise éclate dans une France qui a connu une forte croissance économique, mais aussi une urbanisation rapide et l’arrivée massive des jeunes dans l’enseignement secondaire et supérieur. Les amphithéâtres sont surchargés, les résidences universitaires encadrées par des règles strictes, et l’ascension sociale promise par les études ne paraît pas assurée à tous. Dans les entreprises, les gains de productivité ne se traduisent pas toujours par une amélioration du pouvoir de décision des salariés.

Le mouvement du 22 mars, né à l’université de Nanterre, cristallise ces tensions. La fermeture de Nanterre puis celle de la Sorbonne, le 3 mai, étendent la mobilisation. Les violences policières et la nuit des barricades du 10 au 11 mai donnent au mouvement une visibilité nationale et font basculer une partie de l’opinion.

Mai 68 en quatre repères

22 mars

début du mouvement étudiant à Nanterre

10–11 mai

nuit des barricades à Paris

7 à 10 M

grévistes au plus fort du mouvement

12 nov. 1968

promulgation de la loi Faure sur l’université

Les semaines qui ont fait basculer le pays

La chronologie utile pour comprendre Mai 68

  1. Mars et début mai : Nanterre, puis la Sorbonne

    Des étudiants contestent les règles universitaires, la sélection sociale et l’autoritarisme des institutions. Le 3 mai, l’évacuation de la Sorbonne par la police transforme un conflit universitaire en crise parisienne.

  2. Du 10 au 13 mai : la rue devient nationale

    Après les affrontements du Quartier latin, une grande manifestation syndicale a lieu le 13 mai. Les grèves avec occupation commencent dans plusieurs entreprises, dont Renault à Cléon et à Billancourt.

  3. Du 14 au 27 mai : la grève générale

    Transports, postes, usines, administrations et médias sont touchés à des degrés divers. Les revendications ouvrières portent d’abord sur les salaires, les conditions de travail et les droits syndicaux.

  4. 27 mai : les négociations de Grenelle

    Gouvernement, syndicats et organisations patronales négocient un protocole. Il prévoit notamment une forte revalorisation du salaire minimum, mais de nombreux grévistes le jugent insuffisant et le mouvement ne s’arrête pas immédiatement.

  5. 30 mai à juin : sortie politique de crise

    Le général de Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée nationale le 30 mai. Les élections législatives des 23 et 30 juin donnent une large majorité aux gaullistes, tandis que les reprises du travail s’échelonnent.

Cette chronologie évite un raccourci fréquent : Mai 68 n’aboutit pas à une prise de pouvoir révolutionnaire. Sur le plan électoral, le pouvoir en place sort même renforcé. En revanche, la crise oblige durablement les institutions, les employeurs et les familles à composer avec des demandes de participation et d’autonomie devenues beaucoup plus visibles.

Travail : des gains immédiats, puis un dialogue social renforcé

Le résultat le plus rapide se mesure sur les fiches de paie et dans les entreprises. Les négociations de Grenelle de mai 1968 prévoient une hausse d’environ 35 % du SMIG, le salaire minimum de l’époque, ainsi qu’une augmentation moyenne des salaires de l’ordre de 10 %. Les modalités réelles varient selon les branches et les entreprises, car beaucoup d’accords se concluent localement pendant ou après les grèves.

Mai 68 contribue aussi à installer durablement la question de la représentation des salariés dans l’entreprise. La loi du 27 décembre 1968 reconnaît la section syndicale d’entreprise. Elle donne aux syndicats un cadre plus solide pour s’implanter, diffuser des informations et désigner un représentant syndical dans certaines entreprises.

Il faut toutefois distinguer ces acquis des réformes plus tardives. La durée légale de 40 heures existe depuis 1936. Le passage à 39 heures intervient en 1982 et les lois sur les 35 heures à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Les attribuer directement à Mai 68 effacerait plusieurs décennies de négociations et de choix politiques.

Ce que les événements de 1968 changent concrètement dans le travail
MesurePériodeEffet principalÀ ne pas confondre avec
Hausse du SMIGMai 1968Environ +35 %Le SMIC, créé en 1970
Hausses salarialesMai-juin 1968Environ +10 % en moyenneUn taux identique partout
Section syndicaleLoi de déc. 1968Présence syndicale facilitéeLe comité social et économique
39 heures1982Réduction légale du temps de travailUn acquis direct de Mai 68
35 heures1998-2000Nouvelle durée légaleLes accords de Grenelle

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L’université devient plus autonome et plus ouverte

La loi d’orientation de l’enseignement supérieur, dite loi Faure, est promulguée le 12 novembre 1968. Elle remplace les anciennes facultés par des unités d’enseignement et de recherche, encourage la pluridisciplinarité et instaure des conseils associant enseignants, étudiants et personnels. L’université obtient davantage d’autonomie dans son organisation.

Le changement est important, mais il ne faut pas imaginer qu’il a supprimé les examens, les diplômes ou la sélection. L’accès à l’université reste conditionné par le baccalauréat, et les inégalités sociales de réussite persistent. La massification de l’enseignement supérieur avait commencé avant 1968 et se poursuit bien après, avec de nouveaux défis : orientation, logement, financement et encadrement des étudiants.

Le legs le plus durable est peut-être moins juridique que pédagogique. La parole étudiante, l’évaluation des enseignements, le travail en groupe et la discussion des contenus gagnent en légitimité. Les pratiques restent très différentes selon les établissements, les disciplines et les enseignants.

Deux types d’héritage à ne pas mélanger

Les changements directement liés à 1968

Des textes et des dispositifs identifiables

Points forts
Loi Faure sur l’enseignement supérieurHausse du salaire minimumSection syndicale d’entrepriseParticipation accrue dans les universités
Limites
Application inégale selon les lieuxLes réformes ne suppriment pas les hiérarchies

Les évolutions que Mai 68 accélère

Des transformations étalées sur plusieurs années

Points forts
Discussion des rôles familiauxMontée des revendications féministesNouveaux rapports à l’autoritéDiversification des pratiques culturelles
Limites
Causes multiples et antérieuresLois souvent votées plusieurs années après

Femmes, famille et mœurs : un accélérateur, pas un point de départ unique

Mai 68 remet publiquement en cause les rapports d’autorité, y compris dans la famille et dans les relations entre femmes et hommes. Des femmes participent aux manifestations, aux comités d’action et aux grèves. Elles constatent aussi que les organisations militantes reproduisent souvent des rôles masculins dominants, ce qui nourrit des mobilisations autonomes dans les années suivantes.

Le Mouvement de libération des femmes émerge au début des années 1970. Les combats pour la contraception, l’avortement, l’égalité professionnelle et l’autonomie financière prennent une ampleur nouvelle. Mais les jalons juridiques doivent être remis dans leur chronologie : la loi Neuwirth autorisant la contraception date de 1967, les décrets qui en facilitent l’application arrivent ensuite, et la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse est votée en 1975.

De même, les femmes mariées peuvent travailler sans l’autorisation de leur mari depuis 1965. Mai 68 n’a donc pas « libéré » à lui seul les femmes françaises. Il a fourni un langage contestataire, des réseaux et une scène publique à des revendications qui vont profondément transformer le droit de la famille et les normes sociales au cours des années 1970.

Une nouvelle manière de contester l’autorité

La transformation la plus diffuse concerne le rapport à l’autorité. À l’école, dans l’entreprise, dans la famille, dans les médias ou face à l’État, l’obéissance ne va plus autant de soi. Cela ne signifie pas la disparition des règles ni des chefs. Cela signifie que leur légitimité peut être discutée au nom de la participation, de l’égalité, de l’expérience vécue ou de la liberté individuelle.

Les slogans, les affiches sérigraphiées des ateliers populaires, les assemblées générales et les prises de parole spontanées deviennent les symboles d’une culture de contestation. Cette culture inspire ensuite des mouvements très différents : mobilisations féministes, écologistes, régionalistes, lycéennes, ouvrières ou associatives. Aucun de ces mouvements ne répète Mai 68, mais beaucoup réemploient ses formes d’action et son exigence de débat public.

La télévision et la radio restent alors largement sous contrôle public. La diversification audiovisuelle, les radios libres et une partie des évolutions de la presse interviennent surtout dans les années 1970 et 1980. L’héritage de 1968 tient donc davantage à la revendication d’une parole moins contrôlée qu’à une libéralisation médiatique immédiate.

Culture, consommation et politique : un imaginaire durable

Mai 68 bouscule les frontières entre culture savante, culture populaire et action politique. Le cinéma, le théâtre, la chanson, l’édition et les arts graphiques deviennent des espaces de critique sociale. Les affiches produites à Paris, volontairement anonymes et faciles à reproduire, montrent qu’une image simple peut devenir un outil politique accessible bien au-delà des cercles artistiques.

Le mouvement nourrit aussi une critique de la société de consommation et du travail répétitif. Pourtant, la France ne sort pas de la consommation de masse après 1968 : elle y entre même plus largement. La nouveauté est l’installation d’un regard critique sur la publicité, les normes de réussite, le productivisme et la place du travail dans une vie équilibrée.

Politiquement, Mai 68 ne crée pas une majorité durable à gauche et ne renverse pas les institutions de la Ve République. Son influence est plus profonde dans les manières de militer : associations locales, collectifs, journaux alternatifs, réunions publiques et défense de causes précises prennent une place grandissante dans la démocratie française.

Ce que Mai 68 n’a pas changé — et pourquoi son héritage reste discuté

Parler d’une transformation « à jamais » doit rester une formule prudente. Les inégalités sociales, les écarts scolaires, les discriminations et les rapports de pouvoir n’ont pas disparu après 1968. Les syndicats ont connu des périodes de recul, les universités restent confrontées à des contraintes fortes, et les aspirations à l’autonomie coexistent avec une demande de protection et de cadre.

Mai 68 demeure discuté parce qu’il est devenu un symbole que chacun interprète. Pour certains, il représente une conquête de libertés et une démocratisation de la parole. Pour d’autres, il incarne l’affaiblissement des repères collectifs ou de l’autorité. Cette opposition dit moins ce qui s’est exactement passé en 1968 que les débats français contemporains sur l’école, le travail, la famille et la citoyenneté.

Son empreinte durable est donc moins un catalogue de lois qu’un déplacement des questions jugées légitimes. Qui décide ? Qui peut parler ? Comment répartir le pouvoir, le temps et les ressources ? Depuis 1968, ces interrogations occupent une place centrale dans la vie sociale française.

Pour lire Mai 68 sans tomber dans les clichés

  • Distinguer les acquis négociés en 1968 des lois votées plus tard.
  • Séparer la mobilisation étudiante de la grève ouvrière, liée mais différente.
  • Vérifier la date exacte d’une réforme avant de l’attribuer à Mai 68.
  • Ne pas confondre victoire culturelle durable et victoire politique immédiate.
  • Prendre en compte les évolutions déjà engagées avant le printemps 1968.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qui a déclenché Mai 68 ?

Mai 68 naît d’abord de contestations étudiantes à Nanterre, liées aux conditions de vie, au fonctionnement de l’université et au rejet de l’autoritarisme. La fermeture de la Sorbonne et les interventions policières à Paris élargissent la mobilisation. Les grèves ouvrières transforment ensuite une crise universitaire en crise sociale nationale.

Les accords de Grenelle ont-ils été acceptés par tous les grévistes ?

Non. Le protocole négocié fin mai 1968 prévoit notamment une forte hausse du SMIG et des augmentations salariales, mais des salariés le jugent insuffisant. Dans plusieurs entreprises, les grèves continuent après le 27 mai et les reprises du travail se font progressivement.

Mai 68 a-t-il directement créé les 35 heures ?

Non. La durée légale de 40 heures existait déjà depuis 1936. Elle passe à 39 heures en 1982, puis à 35 heures avec des lois adoptées entre 1998 et 2000. Mai 68 a renforcé les revendications sur les conditions de travail, mais il n’est pas l’origine juridique directe des 35 heures.

Mai 68 a-t-il permis la légalisation de l’avortement ?

La loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse est votée en 1975, sept ans après Mai 68. Les mobilisations de 1968 ont contribué à libérer la parole et à renforcer les réseaux militants féministes, mais elles ne constituent pas l’unique cause de cette réforme. La contraception avait déjà été autorisée par la loi Neuwirth de 1967.

Pourquoi Mai 68 reste-t-il aussi présent dans les débats français ?

Parce qu’il touche à des sujets toujours sensibles : autorité à l’école, organisation du travail, libertés individuelles, égalité entre les femmes et les hommes et rôle des syndicats. Il est aussi devenu un symbole politique opposé, célébré comme une libération par certains et critiqué comme un affaiblissement des normes par d’autres.

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